MYSTÈRE DU PASTEUR

Ac 9, 1-22 ; Jn 21, 15-17

Vigiles du quatrième dimanche de Pâques – A

(10 mai 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Farret : la rentrée du troupeau

E

 

n ces vigiles du quatrième dimanche de Pâques, c'est sur le mystère du Christ pasteur que nous sommes invités à méditer. Demain, à la messe, l'évangile nous développera cette comparaison, choisie par Jésus, reprise de l'Ancien Testament, comme nous le disait, tout à l'heure, la lecture des Pères de l'Église : "Dieu est le pasteur, son peuple est son troupeau et Jésus, parce qu'Il est le Fils de Dieu, qui est venu sur la terre pour exercer cette fonction de pasteur".

Le passage d'évangile de ce soir conduit notre méditation plus loin encore, puisque nous voyons que Jésus ne s'est pas contenté d'être le pasteur de ses brebis. Il a confié à certaines de ses brebis de participer à cette charge, à cette mission, à cette fonction pastorale. Pierre, non pas en raison d'une supériorité quelconque, puisqu'il venait tout juste de renier trois fois son Seigneur, Pierre est invité par le Christ, à découvrir au fond de son cœur, et malgré ce reniement, malgré cette lâcheté, qu'il peut-lui dire, en toute vérité : "Seigneur, tu le sais, je t'aime !" Le Christ pose, au fond du cœur de Pierre, cet amour dont Pierre vient de faire l'expérience que seul, il n'en est pas capable. Mais le Christ le lui donne. Et il lui donne non seulement d'être capable d'aimer son Seigneur, mais encore, sur cette pauvreté, sur cette misère découverte et pardonnée, cette misère remplacée par la plénitude d'amour que le Christ vient de mettre en son cœur, sur ce reniement pardonné Jésus fonde la mission pastorale de Pierre : "Tu seras le pasteur de mes brebis, le pasteur de mon troupeau !" Pierre sera exactement ce qu'est le Christ : "Je suis le Bon Pasteur !"

Pour que Pierre, et à sa suite, les autres apôtres, puis les successeurs des apôtres que sont les évêques et leurs auxiliaires les prêtres, puisse exercer cette mission, puisse ainsi être identifié au Christ, dans sa fonction de pasteur, de berger, pour cela le Christ qui était berger, s'est fait l'Agneau. Il s'est fait l'une des brebis du troupeau, cette brebis que l'on conduit à l'abattoir, comme le disait le prophète Isaïe, et qui n'a pas ouvert la bouche, qui s'est laissé immoler. Pour retrouver la brebis perdue, Jésus, Dieu s'est fait brebis lui-même et Il a accepté d'être offert en sacrifice pour que les brebis, non seulement ne soient plus perdues, mais pour qu'elles puissent même participer à sa fonction de berger, de pasteur. Quel mystère extraordinaire et insondable que celui de cette présence, au cœur de l'Église, en des hommes misérables, que rien ne distingue des autres, que rien ne permet d'imaginer capables de guider leurs frères, la présence de cette identification au Christ dans la mission du pasteur des brebis.

Cette mission, ce n'est pas Pierre seul qui l'a reçue. Nous avons entendu, tout à l'heure, la lecture des Actes des apôtres qui nous introduit dans la conversion de ce persécuteur qui va devenir lui aussi l'apôtre des nations. Là encore, rien ne vient de lui. Il était, nous dit le texte, rempli de haine et de menaces. Il voulait écraser ce peuple de Dieu naissant. Mais Jésus a choisi d'en faire son apôtre, d'en faire le berger de son troupeau. Et Il l'a terrassé, sur le chemin de Damas. Et Il a transformé son cœur de fond en comble.

Ce mystère, qui est celui du sacerdoce, celui du sacerdoce de Pierre, des apôtres, de Paul, celui du sacerdoce des évêques, des prêtres, ce mystère est étroitement conjoint à celui de l'Église. L'Église n'est pas simplement un rassemblement amorphe qui irait son chemin et qui par ses propres forces essaierait de rejoindre son Seigneur, l'Église, c'est un peuple, un peuple unifié, un peuple structuré, un peuple organique. Et rien ne peut donner structure à ce peuple si ce n'est la présence du Christ Lui-même qui est la tête de cette Église. Cette présence invisible du Christ par son Esprit au cœur de chacun de nous, qui nous rassemble, se traduit dans des signes qui nous permettent, en quelque sorte, de toucher de nos mains, cette présence du Christ et de comprendre que notre rassemblement n'est pas simplement quelque chose d'immatériel, que le souffle de l'Esprit qui est dans nos cœurs et qui nous a conduits ici, ensemble, est bien concret, tangible, bien à notre portée.

De cette présence du Christ dans son Église, il y a de nombreux signes, mais les deux plus grands, les deux plus essentiels, c'est ce signe du pain que nous allons partager, de la coupe qui va passer de main en main, ce pain qui est le corps du Christ, ce vin qui est la coupe de son sang, ce signe qui est la raison d'être de tout rassemblement des fidèles du Christ. Et l'autre signe subordonné au premier d'ailleurs, c'est celui des pasteurs qui sont l'image, qui sont la manifestation visible, qui sont le signe parmi nous de cette présence du Christ, chef de son peuple, tête de son corps, berger de son troupeau, guide des hommes vers Lui-même. Car Il est non seulement le but vers lequel nous marchons, mais aussi le chemin sur lequel nous marchons, et Celui qui marche avec nous sur ce chemin. Car en dehors de Lui, il n'est pas possible de parvenir au but. Et c'est pourquoi, Il se manifeste à nous, de façon visible et tangible, par ses ministres qu'Il choisit au milieu de son peuple, encore une fois, qu'il choisit quelconques, sans aucune particularité de leur part, mais à qui Il donne d'être, précisément parce qu'ils n'ont rien d'extraordinaire en eux-mêmes d'être les signes tangibles, visibles de sa présence. Car tout ce que les évêques, tout ce que les prêtres, tout ce que le Pape sont, ne peut venir que de la grâce de Dieu. Car par eux-mêmes, ce sont des hommes ordinaires, souvent très ordinaires. Mais le choix de Dieu les investit d'une signification qui n'en fait pas des surhommes, mais qui en fait, hommes parmi les hommes, brebis parmi les brebis, membres du troupeau parmi les membres du troupeau, les images vivantes du berger invisible et unique, Jésus-Christ qui est là, par leur ministère pour nous guider vers les sources d'eau vive.

Ce soir, comme si souvent, nous allons célébrer l'eucharistie, qui est double signe. Le signe du berger et le signe du pain vont nous être donnés, une fois encore. Que notre rassemblement s'achève en allégresse parce que le Christ est vraiment présent parmi nous.

 

AMEN

AMOUR DE PIERRE, AMOUR DE PAUL

Ac 9, 1-22 ; Jn 21, 15-17

Vigiles du quatrième dimanche du temps pascal – B

(2 mai 1982)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

Arles : Saint Pierre

F

 

rères et sœurs, vous avez retenu la dernière phrase de l'homélie de saint Basile, évêque de Séleucie : "Aime le Christ celui qui sait entendre sa voix !" et les deux lectures bibliques de ce soir sont l'exemple, sont la manifestation de deux personnes qui ont entendu la voix du Christ, parce que, au fond d'eux-mêmes, ils l'aimaient. D'un amour certainement très humain, mais qu'importe, c'était un amour sincère, l'amour de Pierre, téméraire, fougueux, parfois faible, et, à l'inverse l'amour de Paul, zélé jusqu'à l'excès, cet amour fort jusqu'à engendrer l'amour, la haine pour la vérité à laquelle il croyait et à laquelle il avait donné sa vie, celle de la Loi de Moïse.

L'un et l'autre ont d'abord vécu ce sentiment d'amour pour Dieu de façon très mélangée avec leur être humain. Puis, un jour, l'un et l'autre, de façon différente, car Dieu est assez psychologue pour parler aux gens de façon différente selon leur cœur, selon leur esprit, selon leur situation, l'un et l'autre, un jour, ils ont su entendre la voix du Christ, la voix du Seigneur de deux manières fort différentes puisque l'une c'est par mode de coup de foudre, de coup de tonnerre qui a renversé Paul et l'a jeté à terre, à terre de son cheval, mais aussi à terre de ses idées, de ses vérités, de ce qu'il s'était forgé dans sa foi et dans sa vertu.

Et puis cette manifestation beaucoup plus douce, beaucoup plus lente, beaucoup plus profonde peut-être, à Pierre, cette triple répétition, ce besoin qu'avait le Christ d'entendre Pierre, par trois fois, lui dire qu'il l'aimait. Et cet amour de Pierre un petit peu gêné d'affirmer trois fois qu'il aimait vraiment le Seigneur. Et c'est vrai, quand on nous demande si on aime, on est toujours gêné de l'affirmer. Et cependant le Seigneur a voulu que, devant ses frères, devant les autres apôtres, il puisse affirmer simplement et profondément qu'il aimait ce Seigneur. Quelle que soit la façon dont Dieu nous parle, peu importe que ce soit de façon extrêmement lente, extrêmement intérieure, comme une source qui, petit à petit, jaillit, grandit, s'affermit, ou de façon forte, comme un éclair, comme le feu, comme le tonnerre dans le cas de Paul, peu importe la façon. De toute manière, Il nous demande la même chose. Il nous demande simplement d'aimer davantage, d'aimer mieux, d'aimer non pas à cause de nous, non pas de notre propre amour humain, mais d'aimer à cause de l'amour de Dieu.

Saint Paul aimait déjà Dieu. Il aimait les hommes puisqu'il voulait les convertir, les garder dans la loi juive., Et Pierre aimait aussi puisqu'il avait quand même quitté son travail, sa maison, sa famille, sa pêche quotidienne pour suivre le Seigneur. Mais le Seigneur nous demande, à nous comme à eux, d'aimer davantage, d'aimer plus. Chaque homme, quelle que soit sa foi, sa religion est capable d'aimer. Beaucoup d'hommes arrivent quand même dans leur vie, tant bien que mal, à aimer. A nous, chrétiens, parce que nous sommes du Christ, parce que nous sommes de l'Église fondée sur Pierre et Paul, il est simplement demandé d'aimer davantage, d'aimer plus à cause du Christ, à cause de sa voix que nous avons entendu, un jour, dans notre cœur de façon murmurée ou de façon plus violente.

Si vous voulez, ce soir, retenons simplement cet appel du Seigneur à aimer davantage. Prenons à notre compte ce qu'Il a dit à Pierre : "M'aimes-tu plus que ceux-ci ?" Et probablement que le cœur de Pierre a dû frémir en entendant cette triple question et encore plus, en répondant à cette triple question. Il a dû frémir de joie, d'abord, de bonheur et aussi, peut-être de crainte. De bonheur parce que c'est vrai qu'au fond de notre cœur, quelle que soit notre vie, nous sommes heureux d'aimer Dieu, nous sommes surtout heureux d'être aimés de Dieu. Et de crainte, parce que, chaque jour, chaque soir, nous nous apercevons assez vite et assez facilement pour peu que nous regardions notre vie que nous l'aimons très peu, que nous l'aimons très mal. Mais il faut quand même garder cette exigence, il faut écouter cette voix du Christ. Il faut essayer, chaque jour, comme Pierre et comme Paul, de l'aimer.

 

AMEN

SEIGNEUR, TU SAIS BIEN QUE JE T'AIME !

Jn 21, 15-17

Vigiles du quatrième dimanche du temps pascal – C

(20 avril 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

C

es paroles sont frappantes pour deux raisons : d'abord pour leur sobriété, ensuite pour leur répétition et habituellement la répétition ne va pas avec la sobriété.

Lorsque les hommes parlent entre eux de leur amour, souvent ils parlent beaucoup pour le dire, pour l'exprimer, pour en convaincre l'autre. Et souvent ils se perdent, d'ailleurs, dans trop de paroles d'amour, ces paroles venant parfois confondre la vérité de ces sentiments qu'en définitive ils ne connaissent pas vraiment. Ce dialogue est d'une sobriété totale, et même si nous le connaissons bien et depuis long­temps, à chaque fois cette sobriété nous ouvre à une extraordinaire abondance d'amour et de confiance d'autant plus abondante que, de la part de l'un des deux, cette abondance, à un moment tarit lorsque cet amour s'est confondu avec la trahison, avec la néga­tion, avec la proclamation d'un "Non ! je ne le connais pas !"

Cette sobriété de la question de Jésus, cette sobriété de la réponse de Pierre, c'est peut-être tout le résumé de notre foi chrétienne, de notre relation avec Dieu, de notre écoute de Dieu et de ce que, en défini­tive, nous avons à dire à Dieu. Ce soir, c'est à chacun d'entre nous, et par son prénom, comme pour Pierre, puisque le pasteur connaît chaque brebis par son nom, c'est à chacun d'entre nous que le Christ dit : "M'ai­mes-tu, plus que les autres ? plus que ceux-ci ?" Et c'est à chacun d'entre nous de répondre, avec autant de sobriété, de profondeur et de conviction : "Oui, Seigneur je T'aime !"

Mais il y a un deuxième aspect, c'est celui de la répétition. Et c'est vrai que les amoureux passent leur vie à se dire exactement la même chose, qu'ils s'aiment l'un l'autre. Et sans cette répétition, ils au­raient l'impression que quelque chose de fondamental ne serait pas donné à l'autre : c'est la durée, c'est la permanence, c'est la conviction que ce qui est dit un jour est dit pour toujours. Et en définitive, il n'y a pas de répétition, il y a simplement une réponse qui ne s'arrête jamais, qui ne s'interrompt jamais, qui jamais ne veut se laisser briser par la distance, par le silence par le retour sur soi-même.

Mais il y a des moments où nous entendons bien la parole de Jésus, la question du Christ : "M'ai­mes-tu plus que les autres ?" et où nous avons la cer­titude que, pour être francs, il ne faudrait plus répon­dre : "Oui, Seigneur, je T'aime !" car bien souvent, nous-mêmes qui entendons d'une façon ou d'une au­tre, au fond de notre cœur, la question, nous ne ré­pondons plus, un peu comme ces avions qui "ne ré­pondent plus" aux relations de radio avec la terre. Et lorsqu'un avion "ne répond plus", c'est qu'il est perdu. Mais le Seigneur revient toujours avec la même ques­tion. Et je crois que même lorsque nous savons que nous n'aimons plus, que nous avons abandonné, que nous avons préféré beaucoup d'autres choses, ou nous-mêmes, à Dieu, je pense qu'il faut encore pou­voir dire comme Pierre : "Seigneur, Tu sais tout : Tu sais que je T'aime !" même quand nous savons, nous, que nous ne l'aimons pas bien, parce qu'au fond de notre cœur, il y a quand même, ce désir mal exprimé, ce désir mal connu, mais ce désir qui est plus profond que tous nos désirs et qui est de pouvoir, quand même, aimer Dieu et le lui dire, alors que toute notre vie, ou que beaucoup de choses dans notre vie, lui disent : "Non !"

Frères et sœurs, ce dialogue entre Pierre et Jé­sus est un des dialogues qui fondent la relation du Christ et de son Église, cette Église qui est cette part d'humanité qui se reconnaît pécheresse, qui reconnaît qu'elle a trahi, qu'elle a abandonné son sauveur et son ami au moment même où un homme peut-être n'aurait pas fait cela pour celui ou celle qu'il aime, au moment de sa mort ou de sa souffrance. Nous, nous l'avons fait pour Dieu, mais Il vient encore pour nous redire qu'Il nous aime toujours, pour nous réapprendre ce dialogue d'amour et pour que nous puissions le lui dire toujours, quelle que soit notre situation, quelle que soit notre misère. Et plus encore à cause de notre situation de misère, il faut croire et dire à Dieu, sans trop y réfléchir, sans trop analyser : "Oui, Seigneur, Tu sais tout de moi. Tu sais que je T'aime !"

 

AMEN

 

LE BERGER DANS LA TRADITION

Jn 10, 1-10

Vigiles du quatrième dimanche de Pâques – A

(2 mai 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

'aimerais que nous entrions dans le mystère du Bon Pasteur en attirant votre attention sur une chose très simple mais au sujet de laquelle nous ne mesurons pas toujours la portée qu'elle a pu avoir dans la tradition biblique. C'est le fait que la Bible, aussi bien l'Ancien que le Nouveau Testament, ait utilisé cette image du pasteur, le berger.

Evidemment on pourrait toujours croire que cette utilisation de cette image du pasteur est due au fait qu'au Moyen-Orient c'était un des grands vecteurs économiques de l'époque. Avoir un troupeau de moutons et de chèvres, de petit ou de gros bétail des vaches et des bœufs, était un des moyens d'avoir une fortune assurée. C'est la raison pour laquelle, quand on veut décrire la bénédiction de Dieu sur les patriar­ches, on dit qu'ils avaient beaucoup de moutons, de vaches et donc de grands troupeaux. Et je crois même que dans la tradition latine le mot qui désigne le trou­peau "pecus" est aussi celui qui a donné "pecunia", l'argent. C'est-à-dire qu'on est riche parce qu'on a un troupeau.

Je ne crois pas que le problème soit tout à fait là. Le problème de l'image du pasteur tient à une chose toute simple. C'est le fait que le pasteur peut viser, pour son troupeau, un but que le troupeau lui-même ne peut pas panser. Et donc, quand Dieu se dit "le pasteur de son peuple" c'est qu'Il a comme visée, pour son peuple, pour son troupeau, un but que l'hu­manité par elle-même ne peut pas penser. Et vous le savez par l'histoire des moutons de Panurge. Lorsque les moutons sont livrés à eux-mêmes, ils se précipi­tent tous ensemble vers n'importe quel but, en l'occur­rence tomber dans l'eau. Mais précisément, à partir du moment où il y a le pasteur, le pasteur est celui qui assure au troupeau un but que le troupeau, par lui-même, ne pourrait pas se fixer. Et je crois que c'est là l'origine profonde de la métaphore du pasteur.

Si Dieu a choisi cette image c'est pour nous faire comprendre, non pas que nous sommes des ani­maux ou que nous avons des comportements grégai­res, ou que notre vie en Église est simplement de faire "comme tout le monde". Mais c'est précisément pour désigner la sollicitude de Dieu qui a pour nous, qui veut pour nous une destinée plus grande que celle que nous pouvons imaginer par nous-mêmes.

Alors, à la lumière de cette réflexion, vous relirez tous les grands textes de l'Ancien Testament, et notamment ce très beau psaume vingt-deux où Dieu, parce qu'Il est le pasteur de ses brebis, sait trouver des pâturages que par elles-mêmes elle ne pourraient pas trouver. Il sait trouver des sources d'eau vive que, par elles-mêmes elles ne sauraient pas découvrir, Il sait leur préparer un bonheur qui n'aura pas de fin et que les brebis n'auraient même pas pressenti.

Et c'est cela, au fond, le mystère du Christ Pasteur. C'est Celui qui porte en nous, au milieu de nous, parmi nous, une destinée plus grande que celle que nous ne pourrions imaginer pour nous-mêmes. Et c'est pour cela que ce mystère est si important. Célé­brer en ce dimanche le Christ pasteur c'est célébrer la grandeur de notre destinée. Et vous comprenez pour­quoi on le célèbre après la Résurrection. Le dessein de la Résurrection est le dessein que le Christ porte en Lui pour tout homme. Et par sa résurrection Il a été véritablement établi comme pasteur de tout le trou­peau parce que désormais Il détient en Lui, dans son cœur, dans sa vie, dans son amour, dans sa sollicitude, toute la plénitude de vie éternelle, de résurrection qu'Il veut pour tout le troupeau.

Alors qu'en entrant ce soir, très simplement dans cette célébration du mystère du Christ pasteur, nous le fassions avec cette confiance, avec cette spontanéité très simple du troupeau qui, effective­ment, connaissant son pasteur, le suit presque aveu­glément, non pas par une sorte de réflexe mécanique, mais parce que nous avons au fond de nous la certi­tude profonde que c'est Lui, le Christ, qui possède dans son cœur, dans sa manière de nous guider, dans sa manière d'être auprès de nous comme le Ressus­cité, le secret profond de notre destinée et de notre avenir pour le Royaume.

 

AMEN

 

 

TU SAIS BIEN QUE JE T'AIME

Jn 21, 15-17

Vigiles du quatrième dimanche de Pâques – B

(28 avril 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

 

première lecture de cet évangile, on a l'im­pression qu'il s'agit de la part du Christ d'une ultime vérification avant son départ. Il a formé ses disciples, Il a établi une petite équipe assez solide et compétente, Il les a formés pendant trois ans, et juste au moment de remonter auprès du Père, il s'assure que la machine va bien marcher. Il s'adresse à celui qu'Il pressent déjà comme le chef et dans cette ultime vérification, Il essaie de savoir si vraiment c'est du solide, si vraiment Il peut compter sur lui. Pierre donne des garanties et des assurances suffisantes et le Christ se dit : Bon, maintenant je suis tranquille. Moi j'ai fait ce que j'avais à faire. Maintenant, c'est à eux de jouer. Pourtant ce n'est pas exactement cela le sens du dialogue que le Christ a entretenu avec saint Pierre, ce jour-là. Ce dialogue, en réalité, est très étrange, et plein de pièges. Le premier piège, c'est celui qui est le plus connu. Le Christ pose à Pierre la question : "M'aimes-tu ?" et je dirai qu'il pousse l'hu­mour noir jusqu'à dire "plus que ceux-ci !" Or celui à qui le Christ pose ainsi la question, et Il la pose par trois fois est précisément celui qui a renié trois fois le Christ. Et cela malgré les avertissements explicites que le Christ lui avait donnés. Par conséquent, de la part du Christ, la question est assez redoutable : "Est-ce que vraiment tu m'aimes ?" Et Il insiste.

Je crois que quand le Christ pose la question il veut vraiment faire comprendre à Pierre qu'Il sait de quoi Pierre est façonné. Il sait que c'est un homme fragile comme tous les hommes. Il sait que c'est quel­qu'un qui a trahi, qui n'est pas fier du tout de sa trahi­son, mais enfin, les faits sont là. Et si le Christ pose ainsi la question c'est pour ramener Pierre à sa vérité, la vérité à la fois de sa faiblesse, de sa fragilité et aussi, déjà à la vérité de la miséricorde et du pardon du Christ qui se sont exercés pour lui au moment où le Christ sortait du premier procès dans la maison du grand-prêtre.

Effectivement, la question est très difficile, et peut-être ne remarque-t-on pas assez la réponse de Pierre, car je crois que Pierre a bel et bien flairé le piège. S'il avait dit purement et simplement : "C'est évident, Seigneur, je t'aime. Maintenant j'ai compris. Cela va, ça suffit !" je crois que le dialogue aurait tourné court, car Pierre aurait été toujours le même, terriblement sûr de lui, et sûr de lui à la mesure même de sa propre fragilité et de ses défaillances. Je crois que Pierre n'a pas voulu se laisser prendre au piège, et c'est ca qui est très grand. Pierre répond de façon ex­trêmement profonde et belle. De toute façon, ce que Tu cherches en moi, Seigneur, ce n'est pas que je te dise que je t'aime, car en réalité, il n'y a que Toi qui le sait. Le Christ voulait mettre Pierre devant sa vérité, et Pierre lui répond, et c'est en cela qu'il est vraiment converti : "De toute façon, Seigneur, la vérité de ce que je suis, ce n'est plus à moi de la dire, ce n'est plus à moi de la proclamer. Je sais très bien ce qu'il en coûte quand c'est l'homme lui-même qui veut être le maître de sa vérité, Par conséquent, je m'en remets totalement à cette vérité de moi-même qui est en Toi. C'est Toi qui sais que je t'aime. En fait, moi-même je ne serai jamais capable de sonder exactement l'amour que j'ai pour Toi. Et si je me mêlais de le connaître et de le savoir, c'est comme si je commen­çais à reprendre et à saisir pour moi cela même que Tu m'as donné. Par conséquent, Seigneur, il vaut mieux que la réalité de mon amour soit un secret qui reste dans ton cœur."

C'est d'ailleurs une des lois profondes de l'amour que le secret de l'amour que l'on a pour quel­qu'un est toujours enfermé dans le cœur de l'être qu'on aime. C'est cela que Pierre a dit et proclamé à ce mo­ment-là : "De toute façon, Seigneur, la seule chose sur laquelle on peut compter, la seule chose dont on peut être sûr, c'est précisément que c'est Toi, Toi ô Christ, Toi qui es mort et ressuscité pour moi, qui détiens en ton propre cœur, la vérité de-mon être." Et c'est en cela que Pierre a complètement changé. Il ne cherche plus la vérité de lui-même en lui-même, mais il sait, maintenant, que de toute façon, la vérité de ce qu'il est repose exclusivement dans le cœur de Dieu.

C'est précisément cela qui s'appelle la foi. Avoir la foi ce n'est pas poser d'incessants actes de volonté pour se dire : "Je crois. Je crois" comme par une sorte d'autosuggestion. La foi c'est précisément la confiance. C'est le fait de savoir que la vérité de ce que nous sommes, la vérité de notre vocation, la vé­rité de notre destinée, la vérité de notre vie ne repose pas dans ce que nous-mêmes pourrions en saisir, mais dans le cœur de Dieu et dans ce qu'il en a voulu, saisi et façonné de toute éternité Et toute la réponse de Pierre est là : "Seigneur, désormais, ce que je suis, c'est en Toi que je le suis, c'est avec Toi, au plus in­time de Toi-même que je le suis."

Et, à partir du moment où Pierre a fait cette remise totale de lui-même entre les mains du Christ, le Christ peut donner à Pierre sa véritable mission, sa véritable responsabilité : "Pais mes brebis !" Si Pierre se voit ainsi confier la charge de paître le troupeau de Dieu, ce n'est pas parce qu'il aurait acquis la certitude humaine qu'il aime plus le Christ ou qu'il connaît mieux le Christ que les autres. Si Pierre peut ainsi paître le troupeau de Dieu, c'est parce que tout son être est déjà remis dans le cœur même de son Sei­gneur. Et parce qu'il est totalement à la disposition de son Seigneur, le Seigneur peut lui donner de paître le troupeau, c'est-à-dire d'être simplement l'envoyé, ce­lui qui a reçu mission d'accomplir cette œuvre pour laquelle le Christ est venu. C'est parce que Pierre s'est conformé au cœur du Christ l'unique pasteur qu'il peut recevoir la charge d'être pasteur du troupeau. Mais ce n'est pas une transmission d'un pouvoir, ce n'est pas une passation de pouvoir. En réalité, c'est simplement le moment où Pierre se rend compte que s'il ne vivait pas dans le cœur du pasteur, il n'aurait aucun pouvoir.

C'est cela l'ultime réalité du ministère dans l'Église. Si les ministères, toutes les fonctions de pape, d'évêque, de prêtre, de diacre, si toutes ces fonctions étaient une sorte de pouvoir que les hommes essayaient d'affirmer sur les autres, ce serait une redoutable imposture, d'autant plus redoutable qu'elle s'applique au domaine le plus précieux, le plus grave et le plus profond qui est d'ouvrir le cœur de l'homme à la vérité de Dieu. Mais précisément, parce qu'il ne s'agit pas de passation de pouvoir ou d'usurpation de pouvoir, mais précisément parce que celui qui a été envoyé par le Christ, comme Pierre et les autres disciples, est d'abord celui qui, dans la foi, a reconnu que sa véritable identité était dans le cœur de Dieu, il ne peut plus s'agir d'un pouvoir que l'on exerce pour transformer les autres, mais c'est parce que soi-même on a accepté de trouver sa vérité ailleurs qu'en soi-même, dans le cœur même de Dieu qu'on peut, comme un fidèle ministre, déjà façonné par l'emprise que le Seigneur a eue sur nous proposer à ceux qui attendent la bonne nouvelle de l'évangile, de leur proposer qu'eux-mêmes, à leur tour, trouvent leur vérité dans le cœur du Christ. Et dès lors, depuis le jour où Pierre a reçu en plein cœur la question : "Simon Pierre, m'aimes-tu ?" depuis ce jour-là, la question dans l'Église, dans le monde, ne s'est jamais éteinte et c'est pourquoi elle nous est encore posée ce soir : "M'aimes-tu ?" - "Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t'aime !"

 

AMEN

 
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