Vigiles du cinquième dimanche de Pâques – C

(4 mai 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

I

 

l est ressuscité le premier jour de la semaine. Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre et le premier jour dit : "Que la lumière soit" et Dieu appela la lumière, jour". Voici le jour qu'a fait le Seigneur, le jour véritable. Non pas seulement le jour cosmique, le jour qui apparaît quand le soleil se lève, mais le jour qui se lève dans nos cœurs. La lumière véritable, lumière née de la lumière, car en ta lumière, Seigneur, nous avons vu la lumière. Dans ton Verbe, nous avons vu ton visage. Dans le rayonnement de la Pâque du Christ ressuscité, c'est le secret du Père que nous découvrons. Dieu, personne ne l'a jamais vu, mais celui qui repose dans le sein du Père, lui, nous l'a manifesté, nous l'a révélé. Il nous a découvert les traits de ce visage. Il est le Jour qu'a fait le Seigneur, le jour de nos cœurs, le jour qui enflamme tout notre être, qui illumine les ténèbres de notre être profond.

Le premier jour de la semaine, alors qu'il faisait encore nuit, il s'est levé, aurore, soleil levant, soleil nouveau. Et huit jours plus tard, il est venu à nouveau, célébrer l'octave de ce jour nouveau, célébrer le retour de ce premier jour nouveau, rassembler à nouveau ses disciples, un nouveau premier jour d'une semaine nouvelle qui, de semaine en semaine, se répercutera à travers les siècles jusqu'à nous, jusqu'à aujourd'hui, en ces vigiles où nous nous préparons à célébrer le dimanche, le premier dimanche de l'histoire de l'Église, le premier dimanche du monde, la première fois que le premier jour de la semaine est devenu le Jour du Seigneur. La première fois où le jour de la création de la lumière est devenu le jour de la résurrection du Christ lumière. Car c'est lui qui a donné à ses disciples cette habitude, de semaine en semaine, de se réunir le premier jour de la semaine pour célébrer dans la joie la lumière qui ne connaît pas de couchant, le soleil qui n'a pas de déclin. Car il est la sagesse de Dieu et, comparée à la lumière, la sagesse l'emporte car la lumière du jour cède la place à la nuit, tandis que la sagesse de Dieu, sa parole, son Verbe, son fils, son Bien-Aimé ne cède la place à aucune obscurité, à aucune ténèbre. Il est le Jour sans fin, le Jour qui nous illumine jusqu'au plus profond de nous-mêmes et qui détruit, par sa lumière les ténèbres de notre péché.

Et voilà ce qu'est le dimanche, frères et sœurs. Le dimanche c'est le rendez-vous de tous les disciples du Christ avec leur bien-aimé. C'est le rendez-vous dont Jésus a pris l'initiative lui-même et que nous n'avons plus cessé jamais depuis ce premier dimanche de célébrer. Rendez-vous où nous nous retrouvons avec Lui, avec Jésus ressuscité. Ce rendez-vous que nous commençons ce soir, dans la nuit, en attendant l'aurore, car notre nuit est plus claire que le jour. La nuit comme le jour illumine. La ténèbre autour de moi devient lumière, lumière dans nos cœurs lumière dans nos mains, lumière déjà dans nos corps, car l'eucharistie que nous allons célébrer est semence de lumière. Et déjà d'une façon invisible, mais réelle notre propre chair est en train de devenir lumière.

Oui, déjà, dans la nuit, nous sommes à guetter cette aurore au fond de nos cœurs. Nous entrevoyons les premiers rayons de cette aurore sur le visage de nos frères. Et c'est pour cela que nous avons besoin de nous rassembler pour nous dire les uns aux autres, chaque dimanche : oui, le jour se lève, la lumière se lève, le Christ est ressuscité, le Christ est là. Il est vivant. Il est en toi, il est en moi. Quand je te regarde, c'est Lui que j'entrevois. Et quand tu me regardes, c'est Lui que tu discernes à travers les traits encore un peu informes de mon visage spirituel.

Oui, Il est ressuscité. Il nous illumine et demain matin, quand le soleil se lèvera, ce sera la joie du vrai soleil dans nos cœurs. Et chaque dimanche, nous venons, quittant notre solitude, quittant nos habitudes, quittant nos maisons, quittant notre quant-à-soi, notre chez nous, nous venons nous rassembler, comme un seul peuple, comme une immense foule avide de lumière. Chaque dimanche, c'est le premier jour de la semaine, chaque dimanche c'est la création de la lumière, chaque dimanche c'est la création nouvelle, le monde est neuf, le monde recommence. Chaque dimanche, le Christ ressuscite dans nos cœurs, dans le cœur de nos frères. Chaque dimanche c'est aussi le huitième jour, le jour qui n'aura pas de fin, parce que au-delà des cycles indéfinis, des semaines de cette création, qui est sortie des mains de Dieu, mais qui n'est pas encore achevée, au-delà de ces cycles ininterrompus de semaines qui se succèdent les unes les autres, se prépare un jour qui n'aura pas de lendemain parce qu'il n'aura pas de fin, un jour qui existe déjà avant Jésus car c'est Lui qui est ce Jour-là, un jour qui est encore caché à nos yeux et que nous attendons, que nous espérons, que nous pressentons, et qui est déjà là d'une certaine manière. Un jour sans fin où nous serons tous rassemblés dans la contemplation de la face du Père, où Dieu sera tout en tous, où nous serons entièrement transparents les uns aux autres et Dieu sera révélé à travers chacun d'entre nous, où nous serons divinisés transformés dans la lumière de Dieu.

Et ce jour, il commence déjà. Déjà il pointe. C'est le huitième jour. C'est le jour sans fin, c'est l'éternité, c'est le jour de Dieu, c'est Jésus Christ.

Frères et sœurs, les premiers chrétiens n'ont jamais cessé d'attendre chaque dimanche, chaque premier jour de la semaine qui est aussi le huitième, d'attendre ce retour du Seigneur, car ils en avaient aussitôt pris l'habitude. Il s'était levé du tombeau. Huit jours après, Il était revenu. Et tous les huit jours, ils attendaient qu'Il revienne. Il revenait effectivement, et Il revient toujours dans ce pain et dans ce vin, dans cette assemblée car "quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux " ! Il revient sans cesse préparant chaque fois un peu plus notre cœur à ce jour ultime qui n'aura plus de lendemain car ce sera le retour définitif. Et les chrétiens se sont rassemblés depuis le début, depuis les origines, toutes les nuits de ce premier jour de la semaine pour attendre la venue de leur Seigneur. C'est ce que nous faisons ce soir, c'est ce que nous faisons tous les samedis soirs. Nous sommes là comme les premiers chrétiens, nous attendons que le Christ revienne et Il revient.

Peut-être ne sera-ce pas encore le dernier jour, le dernier jour, le premier. Peut-être ne sera-ce pas encore définitivement le premier jour, mais pourtant Il revient déjà, invisible mais réel, pour nous remplir toujours davantage de son amour, de sa présence, de sa vie.

Alors, frères et sœurs, attendons, attendons avec foi, avec certitude, avec désir, avec une intensité qui dévore notre cœur comme une flamme ardente, attendons sans cesse. Ne nous lassons jamais d'attendre. Que notre attente soit de plus en plus intense, de plus en plus forte. Il vient. Il est Celui qui vient.

 

AMEN

FIN DU DISCOURS APRÈS LA CÈNE

Lc 22, 25-32

Vigiles du cinquième dimanche de Pâques – A

(20 mai 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

P

 

endant tout ce temps de Pâques, de dimanche en dimanche, et même de jour en jour, nous ne cessons de reprendre ces dernières paroles du Christ à ses disciples, juste avant sa Pâque, ce qu'on appelle le discours après la cène et qui est l'ultime entretien de Jésus, ses ultimes confidences à ses disciples au moment où Il va les quitter. Ses paroles remontent à notre cœur, comme le plus beau testament que le Christ pouvait nous donner, comme le plus beau cadeau qu'Il pouvait nous faire, ce joyau merveilleux dont nous ne cessons de nous nourrir en profondeur comme les disciples eux-mêmes ont ruminé ces paroles avant de nous les transmettre. "Je ne vous laisserai pas orphelins. Le Père vous enverra un autre Paraclet. Je vous donne la paix. Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie."

Et ce soir, d'une manière un peu exceptionnelle, nous lisons ces dernières paroles de Jésus, non pas dans le texte dont nous avons l'habitude, celui de saint Jean, mais dans l'évangile de saint Luc qui, dans ce vingt-deuxième chapitre, aussitôt après le récit de l'institution de l'Eucharistie, nous donne, en quelques brèves notations, beaucoup plus sommaires que celles de saint Jean, quelques passages tout à fait concordants avec ceux de Saint Jean, de ce dernier entretien de Jésus avec ses disciples. Les paroles de Jésus sur "le plus grand qui doit se faire le plus petit" sont l'illustration immédiate du geste du lavement des pieds par lequel commence ce dernier entretien de Jésus avec ses disciples. Les paroles adressées à Simon qui après s'être relevé doit "affermir ses frères," ne sont-elles pas le commentaire tout à la fois de l'annonce du reniement de saint Pierre et aussi l'écho de ce dialogue de Jésus Ressuscité avec saint Pierre : "Pierre, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? Sois le pasteur de mes brebis !"

Ces quelques paroles du Christ si précieuses, que nous venons d'entendre, tournent autour du mystère de l'Église et du mystère de l'apostolicité de l'Église. En effet, tout d'abord Jésus indique à ses disciples que l'Église est une communion dans laquelle il n'y a pas de hiérarchie, d'autorité au sens de domination, mais où la seule supériorité qui existe est celle du service. Non pas par une fausse humilité mais par une entrée plus profonde dans le mystère même de Jésus, dont ses apôtres sont dépositaires et qu'ils sont chargés de prolonger, en quelque sorte, dans l'Église. Car, si les apôtres doivent être des serviteurs, doivent être comme le plus petit d'entre leurs frères, c'est d'abord parce que Jésus Lui-même n'est pas comme celui qui est à table mais comme celui qui sert. Il a voulu Lui-même être le serviteur des hommes, Lui leur créateur, Lui leur maître. Et souvenons-nous, dans l'évangile de saint Jean, quand Il est aux pieds des disciples pour les leur laver, Il dit: "Vous m'appelez Maître et Seigneur et vous faites bien, car Je le suis, et bien, Moi votre maître, Je vous ai lavé les pieds, alors lavez-vous les pieds, vous aussi, les uns les autres. Je suis parmi vous non pas comme celui qui est à table, mais comme celui qui sert. Vous aussi, si vous devez être les plus grands, soyez comme les plus petits et faites-vous l'esclave de tous."

Serviteur, tel est donc le premier mystère de la fonction des apôtres. Serviteur parce que l'Église n'est pas une puissance, un lieu de domination, mais parce que l'Église est le lieu de cette communion. Et cette communion va se traduire par l'image du repas. Jésus qui vient de leur donner l'eucharistie, Jésus qui est encore à table avec eux, leur dit : "Vous siégerez avec Moi, dans mon Royaume, vous serez assis à la table du festin, avec Moi, dans le Royaume." Telle est la récompense, ou plus exactement tel est le fil directeur, l'axe que suivent les apôtres, à la fois dans leur mission et aussi dans ce qu'ils proposent à tous ceux à qui ils apportent le message du Christ :s'avancer vers ce festin des noces, vers cette table du repas où tout sera partagé dans l'intimité et la communion de Dieu, dans la communion même du Fils avec le Père : "Vous siégerez avec Moi à la table du Royaume" dans le festin que le Père a préparé pour les noces de son Fils, et pour tous les amis que son Fils a invités à ses noces. Tel est donc le mystère de l'Église, mystère de service, mystère de fête. Il s'agit de partager ce repas de Dieu, de nous réjouir pour les noces de Dieu, noces avec la souffrance, avec l'humanité, noces avec la gloire.

Enfin ce mystère que le Christ confie à ses disciples, c'est celui de leur faiblesse et de la force de Dieu. "Simon, Satan vous a réclamés pour vous passer au crible. Mais j'ai prié pour toi. Quand tu seras relevé (c'est-à-dire quand, tombé sous les coups de Satan, tu auras tourné ton regard vers Moi pour que Je te relève) alors tu seras la force de tes frères, tu pourras confirmer tes frères". "Pierre, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? Sois le pasteur de mes brebis !" Pierre toi qui connaîtras le péché, la lâcheté, la faiblesse, le reniement. Toi qui connaîtras l'éloignement que le péché instaure dans le cœur du pécheur par rapport à la source de la vie, toi qui vas connaître cette épreuve, "je prie pour toi", pour que tu ne succombes pas définitivement à l'épreuve, pour que, du fond de ton péché, tu puisses te relever, te relever par ma grâce qui tendra la main vers ton abîme pour t'en sortir. Et c'est de cette chute et de ce relèvement que tu tireras la possibilité de confirmer tes frères. Tu ne les confirmeras pas par ta force à toi mais par ta faiblesse et l'expérience de ma grâce. C'est parce que ma prière t'aura sauvé du fond de ton abîme, du fond de ton péché, que tu pourras, non pas avec ta force mais avec la mienne, être la force de tes frères.

Et ce qui est vrai de Pierre est vrai de chacun des apôtres et de chacun d'entre nous. Ce service auquel chaque chrétien, après les disciples, après les apôtres, est appelé, ce service de ses frères qui est le fond de notre relation fraternelle mutuelle, ce service est le service qu'un pécheur exerce auprès d'autres pécheurs. Un pécheur, comme chacun d'entre nous, comme Pierre, un pécheur qui éprouve et la pauvreté de son abîme et aussi la force de la tendresse et de la grâce de Dieu. Et c'est parce que pécheur, relevé par Dieu, que nous pouvons être les serviteurs de nos frères pécheurs, que nous pouvons être les instruments de communication de la seule force qui puisse leur permettre de se relever eux aussi de se relever, c'est-à-dire de ressusciter, car c'est le même mot qui parle du relèvement du pécheur et du relèvement du Christ qui sort du tombeau.

Serviteurs pécheurs de nos frères pécheurs pour leur transmettre la force, la seule force, celle de la grâce de Dieu, afin de parvenir tous à ce banquet du Royaume, dans lequel, pécheurs pardonnés, pauvres enrichis de la seule grâce de Dieu, nous pourrons nous réjouir de cette seule joie qui n'est pas la satisfaction d'avoir réussi le parcours de sa vie, mais qui est la joie d'être aimé, de se savoir aimé et donc pardonné, et donc comblé, et par conséquent, de pouvoir exulter sans limites, car cette joie, comme le force qui en est la cause, est une force et une joie divine, et par conséquent sans limites et sans fin.

Que ces paroles du Christ, les dernières qu'Il nous ait laissées avant sa Pâque, ne cessent de retentir et de se multiplier à l'intérieur de notre cœur, pour être à la fois un appel, une consolation, une lumière qui nous guide au travers de notre vie, pour nous conduire jusqu'à ce terme dont saint Augustin nous parlait tout à l'heure quand, véritablement, nous verrons Dieu face à face parce que nous Le verrons tel qu'Il est et que nous Le connaîtront comme nous sommes nous-mêmes connus.

 

AMEN

JE SUIS LA VIGNE

Ac 11, 9-26 ; Lc 22, 25-32

Vigiles du cinquième dimanche de Pâques – B

(5 mai 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Capharnaüm : La vigne

D

 

emain, dans le prolongement de la joie pas­cale qui nous a été donnée par la résurrection du Christ, nous allons célébrer la vigne. Nous allons réentendre cette parole : "Je suis la Vigne et vous êtes les sarments." Cette parole du Christ est extrêmement précieuse aujourd'hui car elle nous dé­voile quelque chose du mystère de l'Église à quoi nous ne pensons pas souvent.

L'Église est une unité vivante, est un corps vivant. Le Seigneur a comparé l'union et l'unité de ses disciples en Lui à un arbre, à une vigne. Et plus tard, saint Paul expliquera aux Corinthiens comment cha­que Église forme un corps avec la multiplicité des membres. Dans tout cela ce qui me semble important de retenir, c'est que la logique profonde de l'Église est une logique du vivant, une logique biologique, une logique de la vie.

Trop souvent aujourd'hui, nous pensons le mystère de l'Église en termes d'institution et de li­berté. Il y aurait une institution dont on ne sait plus trop bien ce qu'elle est, si ce sont des évêques ou des bureaux, qui seraient chargés, d'une certaine manière de maintenir l'ordre, une cohérence disciplinaire, une cohérence de pensée. Tout le monde les mêmes idées, tout le monde les mêmes comportements. C'est comme ca que l'Église tiendrait depuis vingt siècles. Si l'Église n'avait dû tenir que grâce à ses institutions, il y a longtemps qu'on n'en parlerait plus.

La réalité profonde de l'Église repose sur quelque chose de bien plus profond que des institu­tions, c'est la logique d'un corps et d'une vie qui cir­cule. Dans les temps qui sont les nôtres où l'appro­fondissement de la recherche en matière de biologie est si poussée, est si passionnante, peut-être que cela nous donne quelques éléments pour comprendre. En effet, pour une vigne, le grand problème c'est de continuer à donner des raisins et non pas des pommes ou des cerises. Le jour où une vigne se mettra à don­ner des pommes ou des cerises, ce sera véritablement le monde à l'envers non seulement pour la vigne, mais je le crains, aussi pour nous. C'est dire que le souci premier d'une vigne, aussi bête que cela puisse paraître, c'est d'être vraiment une vigne et de continuer à être vraiment une vigne.

Ce qui est étonnant dans une vigne, c'est que, d'hiver en hiver, à travers des tas de changements, de renouvellement de sa nourriture, de sa constitution cellulaire, de ses feuilles (elle change chaque année de feuilles, de fruits) elle reste toujours une vigne. Cela nous paraît banal, cela nous paraît normal, mais ce n'est pas si simple que cela. Il a fallu des siècles pour arriver à comprendre pourquoi les vignes conti­nuent à être des vignes et il semble qu'au niveau de la vie, il y a précisément dans chaque cellule, une sorte de petit programme, qu'on a appelé ADN d'un nom abrégé parce que c'est plus simple ou trop long à pro­noncer. C'est un ensemble de petites cellules qui fait que, quand les cellules se multiplient, il y a une sorte de contrôle profond qui fait qu'une cellule de vigne produit une autre cellule de vigne et cette fidélité scrupuleuse et respectueuse étant totalement assurée, la vigne, à travers une suite de changements perma­nents garde son identité. Cette identité n'est pas mo­notone d'ailleurs, contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette identité est au contraire extrêmement passionnante car tout le monde le sait, surtout si l'on est un taste-vin, il y a des années ou les raisins sont meilleurs que d'autres années. C'est-à-dire que l'iden­tité même dans la production du raisin, car la vigne produit toujours du raisin, comporte en elle-même une sorte de variété, de diversité et de singularité mais toujours dans l'obéissance fidèle et profonde à son code génétique.

Si l'Église, est une vigne, il faut aussi qu'elle ait un code génétique C'est précisément ce que nous explique admirablement le livre des Actes des apôtres dont nous avons lu tout à l'heure un passage extrêmement intéressant. En effet, pour l'Église à travers les âges, le problème a été de rester l'Église. Et d'une certaine manière cette Église, et c'est cela que le Christ a voulu, il fallait qu'elle ait les moyens, un code génétique, des cellules d'ADN qui permette que de génération en génération l'Église engendre l'Église. Certes, dans une diversité tout à fait étonnante l'Église du quatrième siècle est, d'une certaine manière, très différente de la nôtre, encore plus différente l'Église du dixième siècle, où parfois les Papes n'avaient même pas dix ans quand ils accé­daient à la dignité pontificale. Cela ne se voit plus et ne se verra plus j'espère.

Or tout le temps, à travers sa diversité, sa va­riété, l'Église est toujours restée l'Église. Il y a pour ainsi dire des molécules d'ADN que le Christ a don­nées à cette Église pour que, précisément, elle reste toujours la même à travers le foisonnement de son existence historique, de l'originalité et de la singula­rité de chacune des époques qu'elle vit. Quelles sont ces molécules d'ADN qui conservent intact le patri­moine génétique de l'Église?

On le voit lorsqu'est fondée une nouvelle cellule d'Église, en l'occurrence celle d'Antioche. Lorsqu'on taille dans un arbre, si l'on pose astucieu­sement le greffon, il ressort un autre arbre. C'était ce qui s'était passé à Jérusalem. On avait taillé dans l'ar­bre mère, dans l'arbre source, dans l'arbre père, par la persécution contre Etienne. Et la communauté, comme autant de greffons séparés, coupés de l'arbre, blessés par la persécution, étaient partis dans diffé­rents endroits de Judée, de Samarie et même d'Antio­che. Et lorsqu'un greffon prend, dans l'humanité qui est à Antioche, commence à se constituer une Église. On a donc une expérience d'une cellule, la cellule-mère, Jérusalem, qui a engendré une autre cellule, la cellule-fille qui est l'Église d'Antioche. Depuis que l'Église est l'Église, tout s'est toujours passé comme cela. Il n'y a pas une communauté qui ne puisse dire qu'elle a été engendrée toute seule, indépendamment des circonstances historiques. Tout ce tissu cellulaire se rattache à l'Eglise Mère de Jérusalem, et ultime­ment, à travers l'Église de Jérusalem au corps et à la chair du Christ Ressuscité.

Qu'est-ce qui va permettre précisément de respecter l'identité de cette Église ? Saint Luc nous l'explique. Lorsque la communauté d'Antioche est fondée : "la nouvelle en vint aux oreilles de l'Église de Jérusalem et l'on députa Barnabé à Antioche. Lorsqu'il arriva et qu'il vit la grâce accordée par Dieu, il s'en réjouit et les encouragea tous à demeurer d'un cœur ferme fidèle au Seigneur." Quand la communauté de Jérusalem sait qu'une autre communauté est fondée, on envoie un disciple en qui l'on a confiance, pour s'assurer que la foi qui est vécue là-bas soit identique à la foi vécue dans l'Église de Jérusalem. On avait eu exactement le même phénomène quelque temps auparavant. "Apprenant que la Samarie avait accueilli la Parole de Dieu, les apôtres qui étaient à Jérusalem y envoyèrent Pierre et Jean. Ceux-ci descendirent donc chez les samaritains et prièrent pour eux, afin que l'Esprit Saint leur fut donné." Là encore, parce qu'on sait qu'une nouvelle communauté est fondée, on vérifie que son code génétique est bel et bien celui qui a été donné par le Christ à ses disciples.

C'est pour cela que nous disons, aujourd'hui encore, que l'Église est apostolique. Ce n'est pas sim­plement parce que nous rabâcherions comme des per­roquets les mêmes choses que les apôtres ont dites, mais c'est d'abord parce que, de cellule en cellule, il y a une identité, une conformité profonde à ce qu'a été la foi des apôtres. Et c'est précisément l'œuvre de l'Esprit Saint dans l'Église, c'est cela le mystère de la présence du Christ : "Je vous enverrai l'Esprit Saint. Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde." Le Christ ne veut pas que sa vigne dégénère. Il veut que sa vi­gne demeure vraiment sa vigne, que ce soit la même vie que celle qu'Il a donnée au jour de sa Résurrection qui circule encore aujourd'hui, que ce soit la même foi, la même parole, la même espérance et la même charité.

Qu'en entrant dans ce mystère de l'Église, aujourd'hui, comme vigne du Seigneur, nous y en­trions avec ce sentiment profond d'action de grâces à cause de cette continuité profonde que le Christ a insérée, instaurée au cœur de son peuple. Que nous rendions grâces aussi à cette délicatesse de Dieu qui à travers la diversité des circonstances et des situations dans lesquelles l'Église évolue au cours de l'histoire de ce monde, fait qu'Il maintienne toujours sa vigne comme vigne, son Église comme Église, toujours enracinée dans l'unique amour de son Seigneur.

 

AMEN

CELUI QUI SERT

Lc 22, 25-32

Vigiles du cinquième dimanche du temps pascal – C

(27 avril 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

oici que Je suis au milieu de vous comme celui qui sert..." En ce moment où le Christ s'avance vers le mystère de sa Pâque, de sa mort et de sa résurrection, pourquoi parle-t-il du service ? Lorsqu'on y réfléchit le Christ dit qu'il ne faut pas imiter les rois et les puissants de la terre qui se font appeler bienfaiteurs. Or être bienfaiteur, c'est encore rendre service. Même si les souverains de l'époque de Jésus avaient peut-être tendance à faire valoir un peu trop les services qu'ils rendaient et les rendaient parfois d'une manière un peu trop intéressée pour mieux s'assurer la soumission des peuples qui étaient "à leur botte", il est vrai que le gouvernement n'a jamais été une sinécure, ni à notre époque ni au temps des romains. Par conséquent gouverner les peuples c'est toujours, d'une manière ou d'une autre, se trouver à leur service.

Mais précisément le Christ dit qu'il ne faut pas jouer ce jeu-là. Il dit qu'il ne faut pas se faire ap­peler comme les grands, c'est-à-dire "bienfaiteur" Il y a peut-être une raison à cela : c'est que le seul bien­faiteur, c'est le Père. Il est le seul qui, lorsqu'il donne quelque chose, donne vraiment de son propre fonds, et le donne avec la parfaite intention de ne vouloir que du bien à ceux à qui Il fait ce don. Le Père est préci­sément le bienfaiteur, Il est Celui qui nous a bénis de toute éternité, Il est Celui qui nous a fait exister, Il est Celui qui veut faire de nous pleinement ses enfants dans l'adoption. Par conséquent, à Lui seul, parce qu'Il est Le Père, parce qu'Il est le donateur, aussi bien de la vie que de toutes les formes de bénédiction qui viennent épanouir et combler cette vie, à Lui seul revient le titre de bienfaiteur.

Et le Christ revendique Lui-même le titre de Serviteur. Pourquoi ? Précisément parce que le Ser­viteur est celui qui n'a rien. Depuis toujours, dans le mystère de la création le Christ a été le Serviteur, serviteur dans les deux sens du terme. A la fois comme le serviteur qui reçoit l'ordre du Père d'agir dans la création, de transmettre les bienfaits (Il est le Serviteur en qui toutes choses ont été créées, Il est ce Verbe éternel à l'image duquel nous avons été façon­nés) mais aussi serviteur dans le sens où tous ces bienfaits qu'Il donne et qu'Il gère, Il les agence en vue de la rencontre de tous les hommes dans le cœur du Père. Le Christ est Serviteur car Il est à la fois Celui qui reçoit, qui se reçoit du Père, qui reçoit du Père tout ce qu'Il veut donner aux hommes, mais ensuite Il est Celui qui, dans le don même qu'Il fait, oriente tout vers son Père.

C'est précisément cela son service. C'est pré­cisément pour cela qu'Il est venu. C'est pour cela qu'Il est mort et qu'Il est ressuscité. Il est tout entier Servi­teur c'est-à-dire que son rôle dans l'histoire des hom­mes, la raison même de sa venue, ce n'est pas pour Lui-même ou pour manifester je ne sais quel bienfait qu'Il serait capable de nous donner, mais par contre son véritable rôle c'est de faire que toute cette création qui s'était détournée du Père, Il la remette dans son ordre véritable, comme la tâche du serviteur est de faire que le bien de son maître fructifie pour le maître.

C'est pourquoi Il peut dire à ses disciples que tout ce qu'ils auront à être, ce sera précisément d'être des serviteurs, à sa suite. Pour quelle raison y a-t-il des ministères dans l'Église ? Non pas pour distribuer des bienfaits comme s'ils étaient ceux des ministres, mais précisément pour être des serviteurs dans la ma­nière dont le Père donne toute bénédiction. Et le rôle du ministre est précisément de s'effacer devant le bienfait qui passe et qu'il sert. Le rôle du ministre est de s'effacer aussi devant Celui qu'il sert, mais de s'ef­facer en se rappelant sans cesse que le don qu'il a reçu a un ordre, une direction, une destination, que la bé­nédiction qui a été donnée ne doit pas revenir vaine, mais qu'elle doit conduire au Père celui à qui elle a été destinée.

Dans ce sens-là, être serviteur ne signifie pas jouer cette espèce de fausse humilité par laquelle on se déconsidérerait aux yeux des autres. Cela n'aurait pas de sens. Par contre être serviteur c'est vraiment connaître le fait que toute richesse vient de Dieu comme Jésus Lui-même sait que tout son être vient du Père, et ensuite que toutes ces richesses ne peuvent être données que pour une chose, pour être un jour à la table du Royaume.

Lorsque le Christ est ainsi entré dans sa mort et dans sa résurrection, Il a accompli tout cela comme un service pour tous les hommes. Nous-mêmes au­jourd'hui qui, dans l'Église, sommes appelés à la même expérience pascale, il faut que nous sachions à la fois reconnaître la bénédiction comme un don, mais savoir que même si cela nous est destiné, nous n'en sommes pas les propriétaires et que l'ultime manière de recevoir ce don c'est de savoir que, tout en nous étant intimement et personnellement destiné, il ne nous tourne pas vers nous-mêmes, mais vers le visage du Père, dans le Christ.

 

AMEN

 

 

 
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